Au Domaine de La Cotelleraie, niché au cœur des terres du Cabernet Franc à Saint-Nicolas-de-Bourgueil, l’amour de la vigne se transmet de père en fils. Gérald Vallée, actuel propriétaire, s’acharne à faire rejaillir les caractères du terroir depuis plus de vingt ans à travers une production respectueuse de l’environnement. Cette tâche n’est pas une mince affaire d’autant plus que le changement climatique complexifie le métier et que la production reste très fragile.
Saint-Nicolas-de-Bourgueil est animé par les vignes qui s’étendent sur plusieurs hectares. Les domaines se jouxtent les uns les autres. La voiture slalome entre les vignes où les hommes s’activent pour les choyer, tout repose sur elles. Guilhem, fils de Gérald Vallée, passionné du métier depuis son enfance, descend de son tracteur et vient à ma rencontre. Chaleureusement accueillie, il me raconte, enthousiasmé, l’héritage de ces terres. Vingt-sept hectares sont consacrés au cépage du Cabernet Franc, une appellation d’origine contrôlée (AOC).
Depuis qu’il a repris le domaine en 1999, Gérald Vallée tenait absolument à entreprendre une agriculture raisonnée. La démarche pour obtenir une certification bio fut engagée en 2009. Après trois années de labeur, la production obtient en 2012 le label Ecocert. Cet engagement écologique ajoute une contrainte supplémentaire pour faire face à un risque majeur pour ce viticulteur : le débourrement précoce des bourgeons. Entourés de leur écaille – la bourre – ils commencent à pointer le bout de leur feuille à l’arrivée du printemps. Avec des hivers de plus en plus doux, cet épisode est prématuré. Les risques de gel des bourgeons une fois débourrés, ou qu’ils grillent à cause des canicules saisonnières, représentent la principale crainte du métier. Par conséquent, les vendanges sont de plus en plus hâtives. “Quand j’étais petit, on vendangeait fin septembre voire début octobre, aujourd’hui, c’est autour du 10 septembre”, rapporte Guilhem, 19 ans.
Alors, ils taillent les vignes plus tard pour retarder le débourrement. Pour faire face au gel printanier, la CUMA Bourgueil Environnement Lagune (BEL), un groupement des vins de Bourgueil, a réuni des investissements. Les dispositifs individuels étant devenus trop coûteux pour les exploitations, la démarche collective est apparue évidente. Le syndicat a depuis cinq ans investi dans une trentaine d’éoliennes atypiques. En arrivant dans le village, on s’interroge sur ces drôles de pylônes en fer surplombant les vignes. Soutenue économiquement par l’Etat pour une installation d’une telle ampleur, cette technologie est une aubaine pour les viticulteurs du village. En cas de risque de gel, une fois les bourgeons débourrés, les éoliennes, avec l’accord du syndicat, sont activées : elles projettent du fuel, brassé par les hélices répartissant la chaleur sur environ trois hectares. Ces infrastructures créent un microclimat au-dessus de Saint-Nicolas-de-Bourgueil, écartant le risque de gel. Il arrive toutefois que certains voisins rouspètent. Guilhem Vallée, amusé, témoigne, “Mes grands-parents habitent dans le village et peuvent se plaindre du bruit des éoliennes pendant la nuit !”. Il en profite pour détailler d’autres méthodes pour lutter contre le gel du bourgeon tel que l’aspersion d’eau, gelant le bourgeon, qui est conservé par le froid, sans risquer de mourir.
L’enjeu est de retarder le débourrement des bourgeons, car plus il se fait tôt, plus il est compliqué de gérer le risque de gel une fois les bourgeons sortis. Pour cela, ils peuvent tailler la vigne plus tard pour retarder le début du cycle végétatif laissant apparaître la bourre.
Un autre défi de cette production viticole est de lutter contre les éventuelles maladies. La certification Bio, atout majeur du Domaine de le Cotelleraie, demande un travail chronophage. Leur seul moyen d’action est de ne traiter qu’avec du cuivre et du soufre. « Cela demande de répéter au moins deux à trois fois l’opération alors qu’avec des produits chimiques tels que les herbicides un seul traitement suffit”, détaille Guilhem. Mais c’est ce travail respectueux de la terre et les vendanges manuelles qui garantissent la qualité du vin.
Enfin, la typicité du Cabernet Franc de Saint-Nicolas-de-Bourgueil est une appellation protégée devant respecter un cahier des charges précis. Mais la plus grande exposition au soleil, les fortes chaleurs et l’excédent de précipitations renforcent le taux d’alcool dans le vin, qui n’est pas forcément recherché en raison d’un pourcentage d’alcool exigé (12,5 %). Thaïs Lacroix, étudiante en BTS œnologie-viticulture à Fondettes, revient sur son stage de l’été dernier dans le sud de la France. “Les viticulteurs sont en grande difficulté pour les rendements de leurs vignes, les raisins sont très acides et pas assez sucrés et après fermentation le vin devient très fragile”, explique-t-elle.
Les jeunes viticulteurs, sont-ils suffisamment formés pour faire face au changement climatique ? Thaïs, qui ne vient pas d’une famille productrice, nous a éclairés à ce sujet. Elle suit plusieurs cours où les enjeux climatiques sont abordés. En biologie, le cours est assez pratique. Le professeur aborde les méthodes de l’agroécologie, c’est-à-dire comment faciliter la production agricole avec les auxiliaires de cultures comme les bourdons, les carabes ou chrysopes (des insectes). Ces dernières y jouent un rôle essentiel. En classe de viticulture, est présenté l’ensemble des produits phytosanitaires, des mélanges de substances de nature chimique ou biologique utilisés pour protéger les cultures. Mais Thaïs, consternée, ajoute, “Le professeur nous montre ce qui existe, mais après, on doit se débrouiller comme on le souhaite. Je pense qu’ils pourraient nous sensibiliser un peu plus”. Certains produits phytosanitaires chimiques sont nocifs pour la planète. Ils polluent les nappes phréatiques, et les produire est énergivore. Ce qui l’indigne, “ce n’est qu’en œnologie, dès que le vin a un problème, on n’apprend pas d’autres techniques de protection que d’ajouter des sulfites, alors qu’aujourd’hui, on n’en veut plus vraiment”, argumente-t-elle.
De même, Guilhem confirme lui aussi le manque de formations sur les solutions pour faire face aux enjeux climatiques de manière durable et respectueuse de l’environnement, qui vont constituer le cœur de métier de ces jeunes viticulteurs.
Emma Witdouck



